Plusieurs extraits de l'article sur la chanson que Bruno Roy avait publié dans le numéro spécial du 90e anniversaire de la revue de L'Action nationale le 17 décembre 2007.
Romancier, poète et essayiste, Bruno Roy avait décroché un doctorat en littérature de l'Université de Sherbrooke, avec une thèse sur la chanson québécoise.
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« Sans être stratégiquement idéologique, la chanson politique 1760-1860 (cent ans environ) a conservé ce goût pour l’insoumission des Canadiens français. Libertine et contestataire par nécessité, cette chanson va opposer un discours patriotique à un discours de soumission. Elle servira d’appui à l’identification nationale. Nos danses, nos musiques et nos chansons, à juste titre, sont, à cette époque, les symboles de notre résistance culturelle.
Nombre de chansons traditionnelles, en effet, présentent l’habitant comme un insoumis et un contestataire qui n’arrive pas à dominer la structure sociale de type féodal.(...)
Un Canadien errant est un bel exemple de l’âme populaire qui naît de la collusion forcée des événements et des hommes. Son auteur, Antoine Gérin-Lajoie, réussit à exprimer toute la tristesse de l’exilé en évoquant douloureusement la répression des événements de 1837‑1838 et leurs répercussions. Désormais inscrite dans notre mémoire collective, cette chanson deviendra l’expression d’un pays en exil. Cette chanson fut, d’ailleurs, notre premier succès international. (...)
Naîtra une chanson « d’ici » qu’on appellera chanson canadienne puisque composées au Canada français et dont l’exploitation d’un thème typiquement canadien signifie l’exploitation d’une réalité totalement inexistante en France.
La chanson canadienne, nourrie d’improvisations pleine de gaietés, teintée de mélancolie, inspirée par l’immensité des espaces, s’attachait à l’idée de patrie dans une évocation patriotique du sentiment national. C’est ainsi que les sources de la chanson canadienne se confondent parfois avec celles de la chanson patriotique.
Au Québec, la chanson patriotique sera axée essentiellement autour de deux pôles : les sociétés patriotiques (la Société Saint-Jean-Baptiste) et les écoles (séminaires, universités, conservatoires). Mais c’est dans les milieux populaires qu’elle aura le plus d’impact et éveillera le plus d’échos, le genre patriotique faisant appel à un retour des valeurs traditionnelles liées aux images d’un passé national.(...)
En fait, ce qui domine, c’est de rester français. Ici, le culte du héros sera une manifestation du culte patriotique. Cette chanson est d’autant plus vive qu’elle élabore les traits communs qui lient les héros au peuple. De même que le héros grandit par ses exploits, le Canadien français en sait plus long sur lui-même. C’est à cela qu’a servi la chanson patriotique : à hausser notre opinion sur nous-mêmes. (...)
Au Québec, au début des années soixante, émergent certaines observations sur la chanson poétique qui devient de plus en plus politique. Il est certain que l’identité québécoise et son corollaire, la notion de pays, constituent une figure charnière dont découlent nombre de nos « chansons d’ici. »
Plus scolarisée, une fraction de la jeunesse étudiante, aussi associée à la classe moyenne composée d’étudiants et d’intellectuels recrutés dans le milieu collégial et universitaire réclame une chanson francophone autochtone. D’une part, le changement des valeurs socio-religieuses se fait au profit du nationalisme auquel les chansonniers ne sont pas étrangers : « La ferveur jadis entretenue par l’allégeance religieuse est remplacée par la ferveur nationale.(...)
Droit de parole et liberté de chanter sont, ici, affaire de survivance et de protestation. La chanson engagée développe une conscience de l’oppression coloniale. D’autant que les événements d’octobre 1970 ont marqué, pour l’histoire, la fin d’un nationalisme abstrait et défensif. Désormais, il devenait sans conteste politique. Les signes directement politiques en témoignaient : accession au pouvoir du Parti québécois, adoption des lois 101, du zonage agricole et de l’assurance-automobile ; épuration des moeurs électorales, loi sur le financement des partis, assainissement des fonds publics, réforme du mode d’attribution des contrats et subventions, etc. Un nouveau jour se levait ! Le Parti québécois avait, selon certains observateurs, institutionnalisé l’idéal des chansonniers qui émergeait depuis le début des années soixante.
Voici que le Québec se met à écouter et à chanter ses chansons. Survenant à un moment précis de son histoire, la chanson se « québécise ». Ce moment devient le témoin du renversement des valeurs sociales alors en circulation. Ce renversement se traduisait également au plan artistique, notamment dans une chanson qui a soudainement trouvé l’oreille d’un public de plus en plus large. Comme l’a dit Gilles Vigneault, « les gens de la ville se trouvaient des racines ». On passait de l’admiration de l’autre à la reconnaissance de soi ; on passait de la chanson française ou anglaise à la chanson québécoise. L’engouement fut spontané, entier, collectif.(...)
Puis, ce fut autour de la langue d’être un des points saillants de contestation au Québec. Ne pouvant tout simplement pas s’inscrire en dehors de son temps et de son lieu, l’abandon d’une langue littéraire réelle au profit d’une langue populaire, moderne autant qu’urbaine, est vue par les uns comme une dérive et par les autres comme une libération. À sa manière, dans tous les milieux d’expression (poésie, roman, théâtre, cinéma), le joual est devenu un instrument linguistique et culturel de combat. Et à travers toutes ces questions de langue, de langage, c’est le colonialisme culturel qui subissait son procès.
Que l’affirmation d’une langue « québécoise » soit apparue dans ce contexte prouve bien qu’elle devait posséder un caractère de nécessité. Là-dessus, Gilles Vigneault est explicite : « Six millions d’individus parlant presque français en Amérique sont par eux-mêmes une anarchie qui réclame qu’on le dise. » Certes, le débat n’a pas fait l’unanimité. À cette époque, toutefois, la langue ne cessait de faire allusion à la question nationale.(...)
Voici qu’après le référendum de mai 1980, la question nationale a perdu son caractère d’urgence et la fierté québécoise ne peut plus soutenir la chanson. Son silence a représenté assez clairement une fatigue culturelle. Ce qui, quinze ans plus tard, au référendum de 1995, malgré une deuxième défaite, n’a pas semblé aussi déprimant. Dans la chanson en tout cas.(...)
Depuis les années 1990, tous les styles musicaux sont au rendez-vous : rock, chansonnier, rap, folklore, métal, style libre, rap métal, funk, reggae, alternatif, etc. Les mêmes thèmes des décennies précédentes rebondissent différemment : langue, identité, pays, indépendance, exclusion sociale, injustice, abus de pouvoir, environnement, politique, etc. Un groupe comme Les Colocs qui pratique une musique fort éclectique, allant du rock au blues, du funk au reggae, préoccupé de valeurs sociales, n’en exprime pas moins un mal de vivre des plus contemporains.(...)
Un groupe comme Mes Aïeux, ou le chanteur Daniel Boucher ramènent, dans la chanson québécoise, une conscientisation que l’on pensait disparue. Revenons aux Loco Locas et aux Cowboys Fringants, ils sont explicitement des éveilleurs de conscience linguistique : ils s’adressent à leurs contemporains.(...)
Aujourd’hui, la chanson québécoise connaît de grands succès chez les jeunes, une preuve de vitalité qui manquait manifestement durant les dernières décennies. Chanter en français, même dans l’« indie rock » ou le rap, paraît, maintenant naturel. Voici qu’une scène francophone prouve quotidiennement que la langue française se marie merveilleusement à la musique.(...)
Toute cette relève, alternative ou pas, sait très bien que les questions politiques et sociales ne sont pas réglées et qu’il faut s’y mettre au plus tôt, si on ne veut pas rester indifférents. Certes, la critique est dure, mais vivifiante. Les jeunes ne veulent pas seulement que leurs aînés les écoutent (ce qui est déjà beaucoup), mais qu’ils adhèrent à leur projet pour que personne ne soit isolée dans le projet d’un pays indépendant ou la recherche d’une justice sociale ; projet et recherche ouverts sur le monde. Ce besoin de dénonciation nous dit aussi que sans conscience, il n’y a pas de contre-pouvoir. Car, pour la chanson québécoise, il n’y a qu’une chance : celle de la vigilance sans repos.
Bref, l’espoir d’un monde meilleur, toujours, se relaie… et se chante! »
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